Chaque année, Octobre rose rappelle l’importance du dépistage du cancer du sein, des traitements et de l’accompagnement des personnes malades. Mais la maladie ne se limite pas au parcours médical. Elle entre aussi dans la vie intime, familiale et conjugale.
Le cancer du sein peut bouleverser le rapport au corps, la sexualité, l’organisation du quotidien, les finances du foyer et la place de chacun dans le couple. Certains couples se renforcent dans l’épreuve. D’autres se fragilisent. Certains se séparent.
Cette réalité est difficile à regarder, mais elle existe. Une étude publiée dans la revue Cancer en 2009, portant sur des patients mariés confrontés à une maladie grave, a montré que le risque de séparation ou de divorce était nettement plus élevé lorsque la personne malade était une femme : 20,8 %, contre 2,9 % lorsque la personne malade était un homme. En France, les données VICAN 5 relayées par la Ligue contre le cancer indiquent également que 9,9 % des femmes déclarent une séparation sans remise en couple cinq ans après un diagnostic de cancer, contre 5,7 % des hommes.
Ces chiffres ne disent pas que tous les couples se séparent, ni que toute séparation pendant la maladie serait fautive. Ils rappellent simplement que la maladie grave peut mettre le couple à l’épreuve, parfois jusqu’à la rupture.
Lorsque les époux sont mariés, cette rupture ne relève pas seulement de l’intime. Le mariage crée des devoirs juridiques. Divorcer d’un conjoint malade n’est pas automatiquement une faute. En revanche, la manière dont la séparation se déroule peut avoir des conséquences.
Au cabinet Soa, nous abordons ces situations pour ce qu’elles sont : des moments de vie complexes, où il faut à la fois comprendre la fragilité créée par la maladie et organiser concrètement les ressources, les enfants, le logement et le patrimoine.
Le cancer du sein peut fragiliser le couple
Le cancer du sein ne touche pas seulement la santé. Il peut modifier toute l’organisation du couple.
L’annonce du diagnostic crée souvent un choc. Les rendez-vous médicaux, les traitements, la fatigue, l’incertitude, la peur de la récidive ou de la mort prennent une place considérable. Le conjoint peut devenir aidant, soutien logistique, soutien financier, relais auprès des enfants. Ce rôle peut rapprocher. Il peut aussi épuiser.
La maladie transforme parfois aussi l’intimité. Après une chirurgie, une mastectomie, une chimiothérapie ou une hormonothérapie, le rapport au corps peut être profondément bouleversé. La personne malade peut ne plus se sentir désirable. Le conjoint peut ne plus savoir comment approcher, toucher, parler. La sexualité peut se raréfier ou disparaître pendant un temps. Les données relayées par la Ligue contre le cancer indiquent que 64,8 % des répondants déclarent une diminution de la fréquence de leurs rapports sexuels après un cancer.
Ces changements ne conduisent pas nécessairement à une séparation. Beaucoup de couples tiennent, et certains se renforcent. Mais la maladie agit souvent comme un révélateur : elle met en lumière les solidarités existantes, les fragilités anciennes, les déséquilibres qui étaient parfois déjà là.
C’est dans ce contexte que certaines séparations surviennent : pendant les traitements, au moment de la rémission, ou lorsque chacun réalise que le couple ne retrouve pas sa place d’avant.
Mariage et maladie : quels devoirs entre époux ?
Le mariage n’est pas seulement une relation affective. C’est aussi un cadre juridique.
L’article 212 du Code civil prévoit que les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours et assistance. Ces devoirs existent tout au long du mariage, y compris lorsque le couple traverse une maladie grave.
Le devoir d’assistance
Le devoir d’assistance impose une forme de soutien personnel. Il ne transforme pas l’époux en soignant, et il ne lui impose pas de tout supporter sans limite. Mais il suppose une attention réelle à la situation de l’autre.
En cas de cancer, ce devoir peut se traduire concrètement par un soutien moral, une présence, une aide dans l’organisation du quotidien, une vigilance face à la fragilité de l’autre, ou encore une participation raisonnable aux démarches et aux soins.
Le droit ne peut pas imposer la tendresse. Mais il peut sanctionner l’indifférence totale, l’abandon ou l’absence de soutien face à une situation grave.
Le devoir de secours
Le devoir de secours a une dimension financière. Il oblige l’époux qui dispose de ressources à soutenir l’autre lorsque celui-ci se trouve dans le besoin.
Pendant un cancer, cette question peut devenir essentielle. La maladie peut entraîner un arrêt de travail, une baisse de revenus, des dépenses supplémentaires, une dépendance économique temporaire ou durable.
Tant que le divorce n’est pas prononcé, les époux restent tenus à cette solidarité. Dans une procédure de divorce, elle peut notamment prendre la forme d’une pension alimentaire versée à l’un des époux au titre du devoir de secours.
Le respect
La maladie ne suspend pas les obligations du mariage. Elle impose même une vigilance particulière.
Un époux ne peut pas utiliser la fragilité de l’autre pour imposer un accord déséquilibré, organiser brutalement son départ, exercer une pression financière ou instrumentaliser les enfants. Le respect compte aussi dans la manière de se séparer.
Divorcer d’un conjoint malade : est-ce une faute ?
La réponse est non, pas automatiquement.
Il est possible de divorcer d’un conjoint atteint d’un cancer. La maladie ne rend pas le mariage indissoluble. Le droit n’impose pas à un époux de rester marié uniquement parce que l’autre est malade.
Certaines situations sont d’ailleurs très complexes. Le couple pouvait être déjà en crise avant le diagnostic. Le conjoint peut être épuisé après des mois ou des années d’accompagnement. La vie commune peut être devenue impossible pour d’autres raisons. Il faut donc éviter les jugements automatiques.
Le problème n’est donc pas en soi de demander le divorce. Il apparaît lorsque l’époux laisse l’autre seul face à la maladie, sans aide, sans contribution financière ou sans organisation minimale.
Peuvent notamment poser difficulté :
- partir du domicile sans prévenir et sans organiser aucun relais ;
- cesser de participer aux charges du foyer alors que l’autre époux est en arrêt de travail ou fragilisé ;
- refuser toute aide pour les enfants alors que les traitements rendent le quotidien difficile ;
- exercer une pression pour faire accepter rapidement un accord déséquilibré ;
- utiliser la maladie pour contester systématiquement les capacités parentales de l’autre ;
- tenir des propos humiliants ou dégradants liés à la maladie, au corps ou aux traitements.
Dans ces situations, le manquement aux devoirs d’assistance, de secours ou de respect peut être invoqué dans le cadre du divorce, notamment lorsqu’un divorce pour faute est envisagé.
Le juge apprécie toujours les circonstances. Il regarde la durée de la maladie, l’aide apportée ou non, la brutalité de la séparation, les ressources de chacun, l’existence d’enfants, l’état de santé et les comportements respectifs des époux.
En revanche, partir brutalement, couper toute aide financière ou laisser son conjoint malade sans solution concrète peut être reproché dans la procédure.
Que faut-il organiser en cas de séparation pendant un cancer ?
Lorsqu’une séparation intervient pendant un cancer, l’urgence n’est pas seulement de savoir qui a raison. Il faut organiser concrètement la vie quotidienne.
Les ressources et le logement
La première question est souvent financière. Qui paie le logement ? Qui assume les crédits ? Comment sont réglées les charges courantes ? La personne malade dispose-t-elle encore de revenus suffisants ? Faut-il demander une pension au titre du devoir de secours pendant la procédure ?
Le logement doit aussi être envisagé avec attention. Lorsqu’un époux est en traitement, fatigué ou fragilisé, un déménagement brutal peut être particulièrement difficile. Le logement familial peut devenir un enjeu de stabilité, de repos et de continuité.
Les enfants
Lorsque le couple a des enfants, la maladie et la séparation se cumulent.
Il faut organiser la résidence, le droit de visite et d’hébergement, la pension alimentaire, mais aussi tenir compte de la réalité des traitements, de la fatigue, des hospitalisations éventuelles et des besoins des enfants.
Être malade ne signifie pas être incapable d’être parent. Le cancer ne doit pas être utilisé pour disqualifier automatiquement le parent malade. En revanche, l’organisation peut devoir être adaptée, dans l’intérêt de l’enfant comme dans celui du parent.
La prestation compensatoire
Avec le divorce, le devoir de secours prend fin. Mais une prestation compensatoire peut être prévue lorsque le divorce crée une disparité dans les conditions de vie respectives des époux.
L’état de santé fait partie des éléments pouvant être pris en compte. Un cancer peut avoir des conséquences sur la capacité de travail, les revenus futurs, les besoins, l’autonomie financière ou la possibilité de reconstruire une vie professionnelle.
Le patrimoine, les assurances et la prévoyance
Une séparation pendant une maladie grave impose aussi de regarder le patrimoine avec précision : régime matrimonial, crédits, assurances emprunteur, prévoyance, comptes joints, donations entre époux, dispositions successorales.
Ces sujets peuvent sembler secondaires face à la maladie. Ils sont pourtant essentiels. Mal anticipés, ils peuvent fragiliser durablement la personne malade, mais aussi les enfants.
Amiable ou contentieux : choisir la voie qui protège
La voie amiable peut être précieuse lorsque les époux sont encore capables de discuter loyalement. Elle permet souvent d’organiser une séparation plus vite, plus dignement, avec moins d’épuisement.
Mais l’amiable n’est protecteur que s’il est équilibré.
Une personne malade peut être fatiguée, vulnérable, pressée d’en finir ou dépendante financièrement. Elle peut accepter trop vite un accord défavorable pour éviter un conflit supplémentaire. Dans ce cas, l’amiable peut devenir une pression plutôt qu’une protection.
À l’inverse, le recours au juge peut être nécessaire lorsque l’autre époux refuse de contribuer aux charges, exerce des pressions, instrumentalise les enfants, dissimule des informations financières ou abandonne matériellement la personne malade.
Au cabinet Soa, nous privilégions les solutions amiables lorsqu’elles permettent d’organiser une séparation équilibrée et protectrice. Mais l’amiable ne doit jamais devenir une manière de faire accepter à une personne fragilisée une solution défavorable.
Lorsque l’autre époux refuse de contribuer, exerce une pression ou laisse la personne malade sans solution concrète, le recours au juge peut devenir nécessaire. L’enjeu n’est pas de judiciariser la maladie, mais de sécuriser ce qui doit l’être : les ressources, le logement, les enfants et le patrimoine.
Ce qu’il faut retenir
Octobre rose est l’occasion de rappeler que le cancer du sein bouleverse aussi la vie conjugale. La maladie peut transformer le rapport au corps, la sexualité, les finances, la parentalité et l’équilibre du couple.
Divorcer d’un conjoint malade n’est pas automatiquement une faute. En revanche, le mariage impose des devoirs de respect, de secours et d’assistance. L’abandon, l’indifférence ou l’absence de soutien peuvent avoir des conséquences juridiques.
En cas de séparation pendant un cancer, il faut organiser rapidement les ressources, le logement, les enfants, la prestation compensatoire éventuelle, le patrimoine et les protections financières. L’amiable est souhaitable lorsqu’il protège réellement. Le contentieux devient nécessaire lorsqu’il faut rétablir un équilibre ou protéger la personne vulnérable.
Le mot de la fin
Le droit ne peut pas obliger un conjoint à rester amoureux. Il ne peut pas sauver un couple que la maladie a défait.
Mais il peut rappeler qu’un époux ne devient pas étranger à l’autre parce que la maladie est entrée dans la vie commune. Lorsque la séparation survient, elle doit être pensée, organisée et sécurisée.
Se séparer pendant un cancer n’est pas toujours une faute. Se séparer sans égard, sans secours et sans solution concrète pour l’autre peut, en revanche, ajouter de l’injustice à l’épreuve.
FAQ
Peut-on divorcer d’une personne atteinte d’un cancer ?
Oui. La maladie n’interdit pas le divorce. En revanche, les devoirs du mariage continuent de s’appliquer jusqu’au divorce, notamment le devoir de secours et le devoir d’assistance.
Quitter son conjoint malade est-il une faute ?
Pas automatiquement. Ce qui peut être fautif, c’est l’abandon matériel ou moral, l’absence totale d’assistance, l’indifférence manifeste ou un comportement humiliant ou déloyal.
Le conjoint malade peut-il demander une pension pendant le divorce ?
Oui. Pendant la procédure, le devoir de secours peut conduire le juge à fixer une pension alimentaire entre époux, selon les ressources et les besoins de chacun.
Le cancer peut-il être pris en compte dans la prestation compensatoire ?
Oui. L’état de santé fait partie des éléments pouvant être pris en compte pour apprécier la disparité créée par le divorce dans les conditions de vie respectives des époux.
Peut-on faire un divorce amiable pendant un cancer ?
Oui, si les deux époux sont d’accord et si l’accord est équilibré. Une vigilance particulière est toutefois nécessaire pour éviter qu’une personne malade, fatiguée ou dépendante financièrement accepte une solution défavorable.
Le parent malade peut-il perdre la résidence des enfants à cause de son cancer ?
Pas du seul fait de la maladie. Le juge raisonne en fonction de l’intérêt de l’enfant et de la capacité concrète de chaque parent à s’en occuper. La maladie peut conduire à adapter l’organisation, mais elle ne rend pas automatiquement un parent incapable.
Références utiles
Les chiffres cités dans cet article s’appuient notamment sur l’étude publiée dans la revue Cancer en 2009 sur les séparations après maladie grave, ainsi que sur les données VICAN 5 relayées par la Ligue contre le cancer.
- Étude Gender disparity in the rate of partner abandonment in patients with serious medical illness, Cancer, 2009 : https://acsjournals.onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/cncr.24577
- Ligue contre le cancer, Vivre une séparation pendant un cancer : https://www.ligue-cancer.net/nos-actualites/vivre-une-separation-pendant-un-cancer



